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En raison de mes recherches toujours plus actives dans mon sujet historique de prédilection, à savoir la Gendarmerie dans le département de la Vienne, j'ai pu découvrir le crime odieux réalisé par un braconnier, sur la personne d'un gendarme en 1840, en forêt de Béruges. Je me suis dit que cela pouvait intéresser "Lulu Sorcière" et d'autres. C'est pourquoi j'ai décidé de partager cette découverte.

Ma recherche est partie de la mention suivante : "Gendarme Rouchou à LUSIGNAN tué le 08/09/1840, par un braconnier", citée dans le Mémorial de la Gendarmerie – Livre d'Or de la Gendarmerie 1791-1912, édition de 1915, p.181.

Mes premières recherches restent vaines sur le canton de Lusignan et en m'écartant géographiquement, je découvre l'acte de décès de l'intéressé sur la commune de Béruges. La victime est native de Cuzance dans le Lot et était âgée de 39 ans, étant né le 04/10/1810. Il laisse sa jeune femme épousée l'année précédente et son fils tout juste âgé d'un an né à MIREBEAU. C'est la presse locale qui est venue compléter mes données et qui m'a permis d'avoir un peu plus d'éléments :

- "Le bruit s'est répandu hier à Poitiers, que le sieur Rochon, gendarme attaché à la brigade de Lusignan, a été tué, à la hauteur de la forêt de l'Epine, par des chasseurs auxquels il demandait les ports d'armes. Cet évènement déplorable a jeté la consternation dans toute la contrée. On se perd en conjectures sur les circonstances qui ont pu en être la cause. La justice informe." (Journal de la Vienne du jeudi 10/09/1840 n° 87).

- "Nous sommes aujourd'hui en mesure de donner des renseignements positifs sur le déplorable évènement que nous avons annoncé dans notre dernier numéro. Le 8 septembre, les gendarmes Grisé et Rouchon, de la brigade de Lusignan, en partirent à 5 heures du matin pour se rendre à la foire de Coulombiers. Arrivés près du domaine de la Belle-Route, commune de Béruges, ils aperçurent trois chasseurs qui, a leur aspect, franchirent un fossé et prirent la fuite du côté de la forêt de l'Epine. Le gendarme Rouchon mit aussitôt pied à terre et les poursuivit.

Quelques instants après, Grisé, ne voyant pas revenir son camarade, longea la lisière du bois et l'appela à haute voix ; nulle réponse ne se fit entendre. Grisé se dirigea alors vers Coulombiers, croyant y trouver Rouchon. Trompé dans son attente, il revint à Lusignan. La brigade monta aussitôt à cheval et se dirigea vers la Belle-Route, près de laquelle avait disparu Rouchon. Après bien des recherches infructueuses, ils trouvèrent enfin, vers 5 heures du soir, le cadavre du malheureux Rouchon, frappé au cœur d'un coup de feu qui paraissait avoir été tiré à bout portant. Le cœur était traversé par 7 plombs, et le lobe gauche du poumon par 17 autres. Ce qui rend ce crime plus odieux, c'est que le sabre de Rouchon était resté dans le fourreau, et que, par conséquent, l'infortuné n'avait pas fait usage de ses armes.

Trois individus, braconniers d'habitude, sur lesquels planent de graves soupçons, sont entre les mains de la justice. Nous ne saurions donner trop d'éloges à M. Saucerot, lieutenant de gendarmerie à Poitiers ; c'est à son zèle, à la manière dont il a su diriger les recherches, que la justice doit d'avoir retrouvé le corps de Rouchon, et peut-être aussi d'avoir mis la main sur les vrais coupables. Le maréchal de logis Ardoin, de Lusignan, et le brigadier Hémery, de Poitiers, ont aussi fait preuve de beaucoup d'activité et de zèle.

Le gendarme Rouchon laisse sans ressources une jeune femme et un enfant âgé de quelques mois seulement ; il est unanimement regretté par ses camarades, dont il s'était concilié les cœurs par son caractère doux et ses bonnes qualités." (Journal de la Vienne du samedi 12/09/1840 n° 88).

- "Une souscription en faveur de la veuve du gendarme Rouchon, faite dans toute l'étendue de la compagnie de la Vienne, a produit la somme de 340 francs." (Journal de la Vienne du samedi 03/10/1840 n° 97).

- Assises de la Vienne, séance du 12/12/1840, affaire Fraigneau - Meurtre d'un gendarme :

"Les avenues du palais sont encombrées dès 8 heures du matin. Cette affaire paraît devoir piquer vivement la curiosité du public. La Cour entre en séance à 10 heures, présidée par M. Lelong ; M. Nicias Gaillard, premier avocat général, occupe le parquet. La gendarmerie amène sur le banc des accusés les nommés : 1° Fraigneau Jacques père, âgé de 53 ans, journalier, demeurant à Raude-Faugère, commune de Montreuil ; 2° Fraigneau fils, âgé de 21 ans, demeurant chez son père.

Après les préliminaires accoutumés, M. le greffier a donné lecture de l'arrêt et de l'acte d'accusation. Ensuite M. l'avocat général a eu la parole pour l'exposé de cette affaire dont voici les principaux faits :

Le 8 septembre dernier, vers les cinq heures du matin, les gendarmes Griset et Rouchon, attachés à la brigade de Lusignan, faisaient une tournée dans les communes environnantes, à l'effet de rechercher et de constater les délits de chasse. Il était 8 heures 1/2 à peu près, lorsqu'arrivés à la loge du garde de la forêt de l'Epine, et suivant le chemin qui conduit chez Mme veuve de Béchillon, ils aperçurent sur leur gauche un chasseur au milieu d'un champ de chaume. Rouchon descendit de son cheval qu'il donna à conduire à son camarade, et se mit à la poursuite de l'individu, qui avait pris la fuite à leur aspect et qu'il soupçonnait, en conséquence, être en délit de chasse. Griset, qui avait pris une autre direction pour pouvoir se trouver à leur rencontre, les perdit bientôt de vue, et après avoir fait quelques pas dans la forêt avec ses chevaux, il fut obligé de rebrousser chemin : pour faciliter sa sortie, il appela un petit berger qui déplaça une espèce de palisse et lui permit ainsi l'entrée dans un champ nommé Grande-Chaume. Sur les interpellations que lui fit le gendarme, l'enfant répondit qu'il avait vu, il y avait quelques instants, un gendarme poursuivre deux chasseurs qui étaient entrés dans la forêt. Comme celle-ci est voisine d'un petit hameau, la Raude-Faugère, Griset pensa qu'il y trouverait son camarade et les deux délinquants. Il se dirigea aussitôt vers cet endroit en appelant Rouchon à haute voix.

Pendant qu'il était engagé dans la forêt avec ses deux chevaux, Griset avait entendu un coup de fusil qui n'avait point excité sa sollicitude dans ce moment, parce qu'à cet époque de l'année, la chasse étant ouverte, ces détonations étaient assez fréquentes dans les champs et dans les bois. A la Raude-Fougère il ne trouva point son camarade, personne ne l'avait vu. Il aperçut alors un homme qui sortait de la forêt, portant un fagot sur ses épaules, mais n'ayant point de fusil.

Dans la pensée que son camarade, n'ayant pu atteindre les chasseurs, serait allé à colombiers où il y avait la foire ce jour-là, Griset l'y alla chercher ; ne l'y rencontrant point, il revint à Belleroute près de la forêt de l'Epine, prit de nouvelles informations qui furent encore infructueuses, et retourna à Lusignan pour donner avis de la disparition de Rouchon au maréchal des logis Ardoin qu'il rencontra avec le gendarme Galletier. Ils se rendirent sur les lieux, on fouilla la forêt, et à 25 mètres environ du fossé qui la sépare du champ de la Grand-Chaume, on trouva le corps du gendarme Rouchon gisant sur la terre et frappé d'un coup d'arme à feu qui avait dû lui ôter la vie depuis 7 à 8 heures.

Le lendemain la justice se transporta sur les lieux. Le corps avait été gardé. Il fut trouvé étendu la face contre terre ; le sabre de la victime suspendu au baudrier, ne paraissait point avoir été dégainé ; de nombreuses taches de sang couvraient sa bufflerie ainsi que ses mains, et un trou existait à son habit vis-à-vis la région du cœur. La forêt, un peu plus claire dans cet endroit, paraissait avoir été foulée récemment par plusieurs individus, et des taches de sang voisines attestaient qu'après le coup mortel reçu, le malheureux Rouchon avait pu faire encore quelques pas et succomber ensuite. Les gens de l'art appelés sur les lieux ont constaté qu'un coup d'arme à feu tiré à bout portant avait traversé le cœur du gendarme, et dû occasionner la mort presque immédiatement. On a trouvé la bourre à l'orifice de la blessure, ainsi qu'un grand nombre de grains de plomb dont 17 avaient percé le poumon gauche et avaient atteint le cœur.

Les informations recueillies immédiatement sur les lieux firent connaître que, le matin du 8 septembre, trois chasseurs avaient été vus dans les communaux de Belle-route, voisins de la forêt ; c'étaient les nommés Fraigneau père et fils, et Bouquet François, habitant tous trois le hameau de la Raude-Fougère. Interrogés, ils nièrent avoir chassé, quoique confrontés avec des témoins qui affirmaient les avoir reconnus ainsi que leurs chiens dont ils étaient accompagnés. On fit une visite chez eux et l'on saisit un de leurs fusils fraîchement déchargé, et à la batterie de l'un de ces fusils se trouvait un fragment de feuille de chêne fraîchement brisée et encore verte. C'est chez les Fraigneau que ces saisies furent opérées.

Le 12 septembre Fraigneau fils et Bouquet convinrent enfin devant M. le juge d'instruction avoir chassé le 8, avec le père Fraigneau ; mais celui-ci persista dans sa première dénégation. Des aveux faits par Bouquet et Fraigneau fils, il paraîtrait que Bouquet ayant tué un lièvre dès le commencement de la chasse, l'aurait donné à Fraigneau père qui l'aurait mis dans sa poche, et se serait séparé des deux Fraigneau pour aller couper des joncs. Les Fraigneau père et fils auraient continué leur chasse, et c'est peu après qu'ils auraient été poursuivis par le malheureux Rouchon.

La chambre d'accusation, n'ayant pas trouvé de charges suffisantes contre Bouquet, a ordonné sa mise en liberté, mais a renvoyé les Fraigneau père et fils devant la cour d'assises de la Vienne. Le bureau est couvert des pièces à conviction : des fusils de chasse y figurent ; l'habit tout ensanglanté du malheureux Rouchon y est apporté. On y voit également un chapeau de paille autour duquel il existe une petite frange, qui, au dire de l'accusation, aurait été prise à un mouchoir de cou saisi sur la femme Fraigneau.

Plus de 25 témoins sont appelés pour appuyer l'accusation. La défense en a fait citer 4. Un des principaux, Bouquet, qui avait chassé le matin du meurtre du gendarme avec les Fraigneau, lui qui avait tué le lièvre que l'on devait manger le soir chez les Fraigneau, ce témoin qui devait jeter un grand jour sur quelques circonstances du drame du 8 septembre, garde le plus complet silence sur les faits qui, de toute nécessité, ont dû être à sa connaissance. Bien plus il dénature quelques faits et paraît se mettre en état flagrant de mensonge. M. l'avocat général est dans la triste nécessité de requérir l'arrestation de Bouquet, ce que la Cour ordonne. A 7 heures du soir la séance est renvoyée au lendemain 13.

Bouquet, ramené à l'audience, revient sur une partie de sa déposition de la veille, et est rendu à la liberté. On continue les débats et on finit d'entendre les témoins. A 7 heures la séance est levée et renvoyée au lundi 14 pour les plaidoiries.

Le 14, on revient sur quelques dépositions de témoins, et la parole est à M. l'avocat général Gaillard, qui dans un réquisitoire qui n'a pas duré moins de deux heures, n'a pas cessé de captiver l'attention d'un nombreux auditoire.

M. Pallu a ensuite présenté la défense des deux accusés, puis M. le président a clos les débats de cette affaire qui a été palpitante d'intérêt, et a dans son résumé mis en lumière ce qui avait été dit pour l'accusation et pour la défense. Il a montré sous un nouveau jour les points culminants des débats, et a invité MM. les jurés, après leur avoir donné lecture des questions qu'ils auraient à résoudre, à se retirer dans leur chambre des délibérations, d'où une heure après ils ont apporté un verdict de non-culpabilité en faveur de Fraigneau fils, et de culpabilité contre Fraigneau père qui a été condamné à vingt ans de travaux forcés avec exposition. Le jury a admis des circonstances atténuantes." (Journal de la Vienne du mardi 15/12/1840 n° 128).

- Fraigneau Jacques est inscrit dans le recueil des Bagnards de la Vienne, par mon amie Michèle Laurent. Le père est dit né à la Chapelle Montreuil le 29 décembre 1787, le fils né en 1819. Le père est condamné le 14 décembre 1840 pour le meurtre du gendarme Rouchon qui les a surpris en train de chasser sans permis en forêt de L'Epine. Il se pourvoit en cassation, l'arrêt est cassé, il est renvoyé devant la Cour d'Assises des Deux-Sèvres.

(Remerciements à M. DESBOIS pour l'illustration  : www.geneprovence.com)

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