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Le drame de Bonnillet en 1889.

Au début du mois de juillet 1889, le parquet de Poitiers (86) signale à la gendarmerie que le nommé Favre Edouard, âgé de 34 ans, serait susceptible d'être très dangereux pour ses parents et ses concitoyens. En effet, depuis cinq ou six ans, cet homme s'adonne à la boisson. Sous l'influence de l'alcool, c'est un hâbleur, se croyant supérieur à ses semblables. Il aurait par le passé abusé à plusieurs reprises de sa force physique pour imposer ses idées à ses contradicteurs.

Le mardi 09 juillet, vers 10 heures 30, le maréchal des logis Oraive Mathurin, commandant la brigade de Clan (Jaunay-Clan) accompagne le docteur Ricordeau qui connaît le réfractaire. Ce dernier est mandé par le procureur de la République, afin d'examiner l'état mental du faiseur de troubles. Ils se rendent donc au domicile du nommé Favre, propriétaire au hameau de Bonnillet, commune de Chasseneuil, canton de Saint-Georges, qui depuis longtemps déjà, donne des signes de folie.

Le médecin et le militaire se présentent à la porte de l'habitation. Favre est présent et fait d'abord assez bonne figure à ses visiteurs. Il leur donne même une poignée de main. Mais soudainement, il tire un revolver de sa poche et fait feu sur le docteur. Il l'atteint dans la région abdominale. Dans ce même instant, le maréchal des logis Oraive, n'écoutant que son courage, se précipite bravement sur le fou, pour l'empêcher de tirer de nouveau ; mais celui-ci doué d'une force peu commune se débarrasse d'Oraive, se réfugie derrière une table et tire sur lui trois coups de feu, alors que le malheureux gendarme se fait mordre aux jambes par le chien de l'agresseur. Son crime accompli, le nommé Favre se sauve à travers champs.

Au bruit des détonations, les voisins accoururent. Ils trouvent M. le docteur Ricordeau sans connaissance. M. Oraive a reçu trois balles, une dans la cheville de la jambe droite, une autre dans la cuisse ; la troisième a traversé son ceinturon et s'est logée dans le côté droit.

Le parquet est aussitôt prévenu par dépêche, et cinq gendarmes armés, commandés par le capitaine Fourot partent pour Bonnillet, où le procureur de la République, le juge d'instruction et un greffier se rendent également. Pendant ce temps, on prodigue des soins aux blessés.

Aussitôt la nouvelle du drame connue, MM. les médecins de St-Georges et de Poitiers se sont empressés de porter secours aux victimes. M. Oraive est transporté à Clan, et tout fait espérer que ce brave soldat, qui jouit de l'estime et de la considération de tous, pourra reprendre son service. Malheureusement il n'en est pas de même pour le docteur Ricordeau. Son état est très grave. MM. les docteurs Brossard, Jallais et Chrétien qui lui ont donné les premiers soins, n'ont pas encore tenté l'extraction de la balle. On craint qu'elle ne produise dans l'organisme des lésions mortelles. En un mot, on désespère le sauver.

Quelques heures après son double crime, Favre est poursuivi par les gendarmes de Poitiers et de Clan, dans le coteau situé au-dessus de sa maison. Le brigadier Lacaze et le gendarme Boux, de Poitiers l'aperçoivent blotti derrière des broussailles, - « Rendez-vous, vous êtes pris », crie le brigadier. Se voyant découvert, pour toute réponse, Favre vise le militaire en déclarant : « à bas les chouans ! Vive la commune ! ». La balle ne l'atteint pas ; mais la détonation provoque une volte-face du cheval du brigadier. Pendant que ce dernier descend de cheval et court sur le meurtrier et que les autres militaires se rapprochent, Favre met son arme dans sa bouche, il tire un dernier coup. La balle ne fait que lui traverser la lèvre supérieure. Il tombe et on s'empare de lui au moment où il se relève pour faire face à ceux qui viennent pour l'arrêter. On lui met les menottes et on le transfère à Poitiers.

A la suite du premier interrogatoire, les gendarmes qui le surveillent lui demandent pourquoi il s'est tiré un coup de revolver dans la bouche ? - « C'est une question d'honneur-propre », répond-il. Avant de quitter Bonnillet, Favre a exprimé ses dernières volontés à sa femme et à sa mère en ces termes : « Si je meurs en prison, je veux être inhumé à Chasseneuil ! » Il est écroué à la maison d'arrêt à Poitiers.

Favre a passé tranquillement la nuit de mardi à mercredi à la prison de Poitiers ; il a très bien dormi. Sa situation est celle d'un paysan à l'aise. Les propriétés qu'il possède de ses parents sont estimées, dit-on, à une valeur de 25 à 30,000 francs environ. Est-il responsable. Les uns disent oui, les autres non.

M. le docteur Ricordeau est installé, à Bonnillet même, dans la maison des époux Caillas qui ont mis, avec le plus grand empressement, leur demeure et tout ce qui peut être nécessaire en pareil cas à la disposition du blessé. Il a auprès de lui sa femme, Mme Ricordeau, son frère et son oncle M. le chanoine Ricordeau. Le 10 juillet, au soir, une réunion de médecine a lieu pour savoir si l'extraction de la balle peut être espérée. Cette opération est remise à plus tard. Le 11 juillet les médecins sont partis pour Bonnillet à 7 heures 30, pour une nouvelle consultation.

L'enquête menée par les gendarmes permet de déterminer que c'est à la fin de l'hiver et un jour qu'il était venu à Poitiers pour y vendre quelques sacs de blé, qu'il avait fait l'acquisition des deux revolvers calibre 7 trouvés sur lui et à son domicile. Il les avait placé en panoplie sur sa cheminée. Sa femme n'avait pas pas vu cette acquisition sans appréhension, et elle manifestait ses craintes en disant à ses voisins qu'un jour ou l'autre on la retrouverait morte chez elle.

Il y a deux ans, en raison des menaces qu'il proférait contre les siens et ses voisins, on avait dû interner Favre à l'Hôpital-Général, pendant six mois. Mais en raison de son attitude dans l'établissement hospitalier et pour répondre aux supplications de sa mère, l'administration supérieure commit l'imprudence d'autoriser sa mise en liberté.

Depuis son retour à Bonnillet, Favre menaça à vingt reprises de faire brûler le village. Un mois avant le drame, un incendie se déclarait à cent cinquante mètres du logis de Favre, dans les servitudes de monsieur Mondon, et dévorait une grande partie de ces servitudes, les fourrages qu'elles contenaient et le matériel de l'infortuné cultivateur. La rumeur publique accusa immédiatement Favre d'être l'auteur de cet incendie ; mais personne, tant il était redouté, n'osait l'accuser hautement.

C'est alors que pour l'interroger et au besoin l'arrêter, on employa le subterfuge de l'inviter à se rendre à la brigade de Clan, à l'effet d'y déposer son livret de territorial. Il répondit à cette invitation en disant qu'il ne s'y rendrait pas et que si les gendarmes venaient pour l'arrêter, il leur ferait leur affaire !

Le docteur Ricordeau, blessé mortellement meurt le 11 juillet 1889. Le maréchal des logis Oraive, bien que blessé très gravement reprend son service trois mois après. Ce sous officier reçoit la médaille militaire le 24 juillet 1889 pour la bravoure et le sang froid dont il avait fait preuve.

Sources : « le Journal de la Vienne » du jeudi 11/07/1889 et du vendredi 12/07/1889 ; « le Journal de la Gendarmerie » n° 1577 d'août 1889.

Tag(s) : #Recherches personnelles et méthodologie